<

 

 

 

Bernardin de Saint-Pierre

(1737-1814)

  • Voici, à défaut d'une note biographique récente, quelques passages tirés du Grand Dictionnaire Larousse du XIXe siècle sur la vie de Bernardin de Saint-Pierre, vie rêveuse si jamais il en fût!

    Bernardin de Saint-Pierre, célèbre écrivain français, né au Havre le 19 janvier 1737 d'une famille qui avait des prétentions plus ou moins fondées à la noblesse, et qui, suivant la piquante expression de M. Sainte-Beuve, aurait aimé à descendre du fameux bourgeois de Calais, Eustache de Saint-Pierre, mais qui n'avait, d'ailleurs, aucune preuve de cette filiation. A ses débuts dans le monde, Bernardin, nourri des traditions du foyer, prit lui-même le titre de chevalier de Saint-Pierre et se compose des armoires de sa façon, ce qui rendit parfois sa position un peu fausse et lui causa des désagréments auxquels il était extrêmement sensible.

    La vie de ce grand écrivain fut aventureuse et troublée, comme celle de Jean-Jacques [Rousseau!]. Doué d'une sensibilité irritable et nerveuse et d'une imagination vagabonde, il manifesta, dit-on, dès l'enfance, le goût des rêveries solitaires à travers la campagne ou au bord de l'Océan, la passion des grands spectacles de la nature, en même temps qu'un caractère inquiet, impétueux, défiant et insoumis. A douze ans, il rêvait la vie des anachorètes dans le désert ou la cabane de Robinson. Un peu plus tard, son idéal, sa chimère fut la fondation de quelque colonie lointaine, de quelque Salente qu'il peuplait à son gré d'un monde choisi et dont il serait le législateur et l'Orphée. Il était dans ces dispositions romanesques, lorsqu'un de ses oncles, capitaine d'un vaisseau marchand, proposa à ses parents de l'emmener à la Martinique. Les fatigues, la subordination, l'obligation du travail refroidirent bientôt l'enthousiasme de l'adolescent. «Je reviens de ce voyage, confesse-t-il lui-même, encore plus mécontent de mon parent, de la mer et de cette île où j'avais pensé mourir du mal du pays, que je ne l'avais été de mon pédagogue et de son collège.» Tel il se montre en cette circonstance, tel il sera dans le cours entier de son existence aventureuse: plein d'exaltation pour l'inconnu, amoureux de poétiques chimères, mais incapable de se plier aux nécessités de la vie et poussant même quelquefois l'indépendance jusqu'à en éluder les devoirs. A son retour en France, on le plaça chez les jésuites de Caen pour y continuer ses études. Naturellement, au récit des voyages et des missions, il s'enflamma du projet d'aller convertir les peuplades sauvages; mais personne n'était moins propre que lui pour de si rudes labeurs. Son père, d'ailleurs, avait d'autres vues. Il l'envoya au collège de Rouen pour achever son éducation, puis le fit entrer à l'Ecole des ponts et chaussées. Cette école ayant été supprimée, le jeune Bernardin fit des démarches pour être admis dans le génie militaire, et, par un hasard singulier, dut à une erreur de l'administration un brevet d'ingénieur. Il fit la campagne de Hesse, en 1760, mais ne put se plier à la discipline et fut suspendu de ses fonctions. Peu de temps après, il obtint d'être envoyé comme ingénieur à Malte, alors menacée d'un siège, et en revint bientôt, après avoir essuyé de nouveaux déboires. Mécontent, irrité, ne pouvant obtenir sa réintégration aussi vite qu'il l'aurait voulu, il vécut quelque temps à Paris, en donnant fort inexactement quelques leçons de mathématiques; las de son dénument et de son obscurité, il revint à son projet d'être législateur en grand, et résolut d'aller proposer ses services à Catherine de Russie. Rien ne lui paraissait plus simple et plus naturel que cet aventureux dessein. L'idée, en elle-même, est d'ailleurs assez originale; mourant de faim, dans un grenier du quartier Saint-Jacques, qu'avait-il, en effet, de mieux à faire que de fonder un empire? Que Catherine voulût bien lui concéder un territoire vers la mer Caspienne, et sa république idéale devenait une réalité. C'était, du moins, sa conviction. Il emprunta, comme il put, quelque argent à ses amis et se mit paisiblement en route par la Hollande. A Amsterdam, il fit la connaissance d'un journaliste français, nomme Mustel, qui lui offrit de l'attacher à sa Gazette; mais une position aussi médiocre ne pouvait convenir à un homme qui portait un monde dans sa tête, et qui avait rêvé pour lui-même une sorte de royauté semi-mythologique. Il remercia Mustel, lui emprunta un certain nombre de ducats et poussa plus loin, gagnant des amis le long de sa route, car il avait du charme et de l'attrait. D'emprunts en emprunts, il atteignit Saint-Pétersbourg, où il arriva avec 6 francs, et où il apprit que la cour était, pour le moment, à Moscou. Il allait manquer de pain et d'asile, quand un hasard heureux lui procura la protection du maréchal de Munich, qui lui donna les moyens de se rendre à Moscou et lui fit obtenir une sous-lieutenance...

    A cette époque, il commençait à sentir sa vocation d'écrivain; mais, envoyé à l'Île de France comme capitaine ingénieur, il se laissa entraîner par sa passion des aventures et partit avec d'autant moins d'hésitation, qu'on semblait l'autoriser à tenter l'application de ses idées de colonisation à Madagascar. Il devait rapporter de ces contrées des impressions et des tableaux qui aidèrent puissamment au développement de son admirable talent descriptif. Il passa trois ans à l'Île de France, où il se brouilla un peu avec tout le monde, notamment avec l'intendant Poivre, revint en France après bien des déboires (1771), et se remit à tenter et à fatiguer la fortune.

    Dans cette première partie de sa carrière, dont on ne peut retracer ici tous les détails, on le voit courir de déception en déception, laissant tout échapper, parce qu'en réalité il ne s'applique sérieusement à rien; ambitieux, mais inconstant; poursuivant très ardemment la fortune, mais négligeant de la saisir quand elle se présente à lui; enfin, manquant son but parce qu'il dédaigne les stations intermédiaires et qu'il veut l'atteindre d'un bond. A cette époque de sa vie, il sent déjà le dieu qui est en lui, il a conscience de ses véritables aptitudes, et bientôt il va se résigner à n'être qu'un écrivain de génie, lui qui avait rêvé la gloire du héros et le prestige du législateur...

    Accueilli par d'Alembert, Bernardin parut dans les salons de Mlle de L'Espinasse et y rencontra la société philosophique et littéraire du temps. Mais sa susceptibilité ombrageuse, son caractère personnel et quinteux, et sans aucun doute aussi de graves dissidences d'opinions, amenèrent de l'aigreur dans ses relations avec les encyclopédistes. Il s'éloigna d'eux, se repliant dans son orgueil blessé, et alla mêler ses âpres rancunes à la misanthropie de Jean-Jacques, avec qui il se lia d'une amitié aussi étroite que le comportait l'état moral du grand et malheureux philosophe... Aigri par tant de déceptions, consumé par la flamme intérieure de son génie méconnu, irrité des dédains qu'il avait subis, il éprouvait, à l'aspect de ses semblables, une répugnance qui allait jusqu'à l'horreur, jusqu'à ne pouvoir traverser une allée de jardin public où plusieurs personnes étaient rassemblées, jusqu'à ne pouvoir supporter la vue de l'eau. «Il y avait des moments, dit-il, où je croyais avoir été mordu, sans le savoir, par quelque chien enragé.» ...

    A la même époque, Bernardin fatiguait, accablait le gouvernement et les bureaux de demandes d'argent; il supposait avoir droit à des indemnités pour ses équipées de Russie et de Pologne, pour ses entreprises avortées, pour ses mémoires, qu'on avait jamais ni demandés ni lus...

    En l'an III, Bernardin avait été nommé professeur de morale à l'Ecole normale; il parut deux ou trois fois dans sa chaire, et y recueillit des applaudissements pour ses moindres mots... Retiré dans une modeste et jolie propriété, dans une île d'Essonne (c'était le genre Ermenonville), il y vivait tranquille, lorsqu'il eut le malheur de perdre sa femme... Dès le consulat, il avait été pensionné par Bonaparte et plusieurs autres membres de sa famille, et avait reçu, en outre, un logement au Louvre. Il passa ses dernières années dans un autre ermitage, à Eragny, sur les bords de l'Oise. C'est là qu'il mourut, le 21 janvier 1814, après avoir été, quelques mois auparavant, frappé presque coup sur coup de plusieurs attaques d'apoplexie...

Statue de Bernardin au Jardin des Plantes à Paris.

Version Text