Voici, à défaut
d'une note biographique récente, quelques passages tirés
du Grand Dictionnaire Larousse du XIXe siècle sur la vie
de Bernardin de Saint-Pierre, vie rêveuse si jamais il en fût!
Bernardin de Saint-Pierre, célèbre écrivain
français, né au Havre le 19 janvier 1737 d'une famille
qui avait des prétentions plus ou moins fondées à
la noblesse, et qui, suivant la piquante expression de M. Sainte-Beuve,
aurait aimé à descendre du fameux bourgeois de Calais,
Eustache de Saint-Pierre, mais qui n'avait, d'ailleurs, aucune preuve
de cette filiation. A ses débuts dans le monde, Bernardin,
nourri des traditions du foyer, prit lui-même le titre de chevalier
de Saint-Pierre et se compose des armoires de sa façon, ce
qui rendit parfois sa position un peu fausse et lui causa des désagréments
auxquels il était extrêmement sensible.
La vie de ce grand écrivain fut aventureuse et troublée,
comme celle de Jean-Jacques [Rousseau!]. Doué d'une
sensibilité irritable et nerveuse et d'une imagination vagabonde,
il manifesta, dit-on, dès l'enfance, le goût des rêveries
solitaires à travers la campagne ou au bord de l'Océan,
la passion des grands spectacles de la nature, en même temps
qu'un caractère inquiet, impétueux, défiant et
insoumis. A douze ans, il rêvait la vie des anachorètes
dans le désert ou la cabane de Robinson. Un peu plus tard,
son idéal, sa chimère fut la fondation de quelque colonie
lointaine, de quelque Salente qu'il peuplait à son gré
d'un monde choisi et dont il serait le législateur et l'Orphée.
Il était dans ces dispositions romanesques, lorsqu'un de ses
oncles, capitaine d'un vaisseau marchand, proposa à ses parents
de l'emmener à la Martinique. Les fatigues, la subordination,
l'obligation du travail refroidirent bientôt l'enthousiasme
de l'adolescent. «Je reviens de ce voyage, confesse-t-il lui-même,
encore plus mécontent de mon parent, de la mer et de cette
île où j'avais pensé mourir du mal du pays, que
je ne l'avais été de mon pédagogue et de son
collège.» Tel il se montre en cette circonstance, tel
il sera dans le cours entier de son existence aventureuse: plein d'exaltation
pour l'inconnu, amoureux de poétiques chimères, mais
incapable de se plier aux nécessités de la vie et poussant
même quelquefois l'indépendance jusqu'à en éluder
les devoirs. A son retour en France, on le plaça chez les jésuites
de Caen pour y continuer ses études. Naturellement, au récit
des voyages et des missions, il s'enflamma du projet d'aller convertir
les peuplades sauvages; mais personne n'était moins propre
que lui pour de si rudes labeurs. Son père, d'ailleurs, avait
d'autres vues. Il l'envoya au collège de Rouen pour achever
son éducation, puis le fit entrer à l'Ecole des ponts
et chaussées. Cette école ayant été supprimée,
le jeune Bernardin fit des démarches pour être admis
dans le génie militaire, et, par un hasard singulier, dut à
une erreur de l'administration un brevet d'ingénieur. Il fit
la campagne de Hesse, en 1760, mais ne put se plier à la discipline
et fut suspendu de ses fonctions. Peu de temps après, il obtint
d'être envoyé comme ingénieur à Malte,
alors menacée d'un siège, et en revint bientôt,
après avoir essuyé de nouveaux déboires. Mécontent,
irrité, ne pouvant obtenir sa réintégration aussi
vite qu'il l'aurait voulu, il vécut quelque temps à
Paris, en donnant fort inexactement quelques leçons de mathématiques;
las de son dénument et de son obscurité, il revint à
son projet d'être législateur en grand, et résolut
d'aller proposer ses services à Catherine de Russie. Rien ne
lui paraissait plus simple et plus naturel que cet aventureux dessein.
L'idée, en elle-même, est d'ailleurs assez originale;
mourant de faim, dans un grenier du quartier Saint-Jacques, qu'avait-il,
en effet, de mieux à faire que de fonder un empire? Que Catherine
voulût bien lui concéder un territoire vers la mer Caspienne,
et sa république idéale devenait une réalité.
C'était, du moins, sa conviction. Il emprunta, comme il put,
quelque argent à ses amis et se mit paisiblement en route par
la Hollande. A Amsterdam, il fit la connaissance d'un journaliste
français, nomme Mustel, qui lui offrit de l'attacher à
sa Gazette; mais une position aussi médiocre ne pouvait convenir
à un homme qui portait un monde dans sa tête, et qui
avait rêvé pour lui-même une sorte de royauté
semi-mythologique. Il remercia Mustel, lui emprunta un certain nombre
de ducats et poussa plus loin, gagnant des amis le long de sa route,
car il avait du charme et de l'attrait. D'emprunts en emprunts, il
atteignit Saint-Pétersbourg, où il arriva avec 6 francs,
et où il apprit que la cour était, pour le moment, à
Moscou. Il allait manquer de pain et d'asile, quand un hasard heureux
lui procura la protection du maréchal de Munich, qui lui donna
les moyens de se rendre à Moscou et lui fit obtenir une sous-lieutenance...
A cette époque, il commençait à sentir sa vocation
d'écrivain; mais, envoyé à l'Île de France
comme capitaine ingénieur, il se laissa entraîner par
sa passion des aventures et partit avec d'autant moins d'hésitation,
qu'on semblait l'autoriser à tenter l'application de ses idées
de colonisation à Madagascar. Il devait rapporter de ces contrées
des impressions et des tableaux qui aidèrent puissamment au
développement de son admirable talent descriptif. Il passa
trois ans à l'Île de France, où il se brouilla
un peu avec tout le monde, notamment avec l'intendant Poivre, revint
en France après bien des déboires (1771), et se remit
à tenter et à fatiguer la fortune.
Dans cette première partie de sa carrière, dont on
ne peut retracer ici tous les détails, on le voit courir de
déception en déception, laissant tout échapper,
parce qu'en réalité il ne s'applique sérieusement
à rien; ambitieux, mais inconstant; poursuivant très
ardemment la fortune, mais négligeant de la saisir quand elle
se présente à lui; enfin, manquant son but parce qu'il
dédaigne les stations intermédiaires et qu'il veut l'atteindre
d'un bond. A cette époque de sa vie, il sent déjà
le dieu qui est en lui, il a conscience de ses véritables aptitudes,
et bientôt il va se résigner à n'être qu'un
écrivain de génie, lui qui avait rêvé la
gloire du héros et le prestige du législateur...
Accueilli par d'Alembert, Bernardin parut dans les salons de Mlle
de L'Espinasse et y rencontra la société philosophique
et littéraire du temps. Mais sa susceptibilité ombrageuse,
son caractère personnel et quinteux, et sans aucun doute aussi
de graves dissidences d'opinions, amenèrent de l'aigreur dans
ses relations avec les encyclopédistes. Il s'éloigna
d'eux, se repliant dans son orgueil blessé, et alla mêler
ses âpres rancunes à la misanthropie de Jean-Jacques,
avec qui il se lia d'une amitié aussi étroite que le
comportait l'état moral du grand et malheureux philosophe...
Aigri par tant de déceptions, consumé par la flamme
intérieure de son génie méconnu, irrité
des dédains qu'il avait subis, il éprouvait, à
l'aspect de ses semblables, une répugnance qui allait jusqu'à
l'horreur, jusqu'à ne pouvoir traverser une allée de
jardin public où plusieurs personnes étaient rassemblées,
jusqu'à ne pouvoir supporter la vue de l'eau. «Il y avait
des moments, dit-il, où je croyais avoir été
mordu, sans le savoir, par quelque chien enragé.» ...
A la même époque, Bernardin fatiguait, accablait le
gouvernement et les bureaux de demandes d'argent; il supposait avoir
droit à des indemnités pour ses équipées
de Russie et de Pologne, pour ses entreprises avortées, pour
ses mémoires, qu'on avait jamais ni demandés ni lus...
En l'an III, Bernardin avait été nommé professeur
de morale à l'Ecole normale; il parut deux ou trois fois dans
sa chaire, et y recueillit des applaudissements pour ses moindres
mots... Retiré dans une modeste et jolie propriété,
dans une île d'Essonne (c'était le genre Ermenonville),
il y vivait tranquille, lorsqu'il eut le malheur de perdre sa femme...
Dès le consulat, il avait été pensionné
par Bonaparte et plusieurs autres membres de sa famille, et avait
reçu, en outre, un logement au Louvre. Il passa ses dernières
années dans un autre ermitage, à Eragny, sur les bords
de l'Oise. C'est là qu'il mourut, le 21 janvier 1814, après
avoir été, quelques mois auparavant, frappé presque
coup sur coup de plusieurs attaques d'apoplexie...